mercredi 1 octobre 2008

LES MERITES


"Q. (responsabilité de l'écrivain, nécessité d'expliciter l'enseignement)

E.P.
Je le sais, Madame, toute parole, et tout écrit à plus forte raison, s'exposent aux déformations, aux récupérations. Il m'est arrivé de penser, de dire que l'écrit, un écrit profond, intime, sérieux, livré par son auteur à la publication est une prostitution, parce qu'il se livre absolument sans défense, sans aucune possibilité de recours, à toutes les interprétations possibles.
Vious voyez ce qu'on a fait de tous les grands livres, que ce soit l'évangile, que ce soit Marx, que ce soit aujourd'hui, Jung. Je sais que ce que je fais n'échappe pas à la loi. Dans cent ans, pourquoi pas, un universitaire s'intéressera à mes écrits. Il m'est arrivé de dire intérieurement à tel ou tel professeur qui s'intéresse à nous, mais à qui nous faisons peur : " Quel dommage que vous ne viviez pas dans deux cents ans ! Quel beau sujet de thèse je serais pour vous!" J'ai déjà vu des universitaires m'envoyer tout heureux des travaux de maîtrise ou autres avec des citations de PERROT. Je sentais très bien que l'auteur avait peut-être compris sur le plan intellectuel, mais qu'il n'avait absolument rien fait de vital avec ce qui était écrit. ça me faisait une belle jambe d'être cité dans le travail ! L'auteur en était tout fier et il estimait que je devais être flatté. Vous comprenez, la récupération par les bibliothèques universitaires, ou encore pis, par les professeurs d'université, c'est vraiment la dernière chose, la dernière stérilisation, c'est la mort du phénix, mais la seconde mort, la mort contre laquelle il n'y a pas de recours. Je demande pardon aux universitaires qui pourraient m'entendre."

Etienne pERROT
extrait 19, 1982

dimanche 21 septembre 2008

MAISON DES MORTS


"Q. N'y a t'il pas, quand on sait de telles choses, j'entends par exemple le sens psychologique de maladies, le risque de tomber dans l'inhumanité, d'exercer un pouvoir ?

E.P. Bien entendu; tout réside dans l'usage qu'on fait d'une telle connaissance. Nous parlons ici d'une façon détachée d'un tel destin, nous avons peut-être l'air d'en sourire, mais nous pourrions pleurer, et nous le faisons peut-être intérieurement. Si je vous parle de ces choses légèrement, ce n'est pas parce que je les prends à la légère. J'ai eu pour amis les plus chers des êtres qui sont dans le cas du P.White. C'était mes admirations d'adolescent et d'homme jeune. Ils sont allés vers leur sort et je ne peux rien pour eux. Tenez! je vais vous citer une anecdote que j'hésitais à inclure dans mon propos. C'est un trait personnel.

J'ai commencé ma recherche par une expérience religieuse, confessionnelle, dans tout ce qu'il y a de plus banal, de plus humiliant peut-être : l'entrée dans un séminaire diocésain en Bretagne en 1940. J'avais là quelques amis de valeur. Lorsque j'ai fait ma première "sortie" pour essayer d'aller chercher ailleurs, l'un d'eux, celui que j'admirais le plus pour son intelligence , m'a écrit ceci: " Puisque maintenant tu es sorti de la maison des morts, aie une pensée pour ceux qui n'ont pas pu, pour ceux qui n'ont pas osé." L'histoire prend toute sa saveur douloureuse si je vous dis que cet homme est devenu évêque : il dirige un diocèse et, à l'occasion, il a eu les honneurs de l'acualité. Et cela , parce qu'il est resté dans la maison des morts. Aveugle conducteur d'aveugles, mort conducteur de morts, producteur de morts....

Nous, nous avons misé sur la vie, comme cet homme dont je vous ai rapporté la vision tout à l'heure .
Cette vie nous est apparue comme mort , dans la mesure où elle était d'abord une séparation d'avec le passé.
Nous pouvons évoquer à ce propos une aventure "archétypique" récente : celle de Jung quittant ses seuls amis, Freud et ses élèves, et se retrouvant seul à bâtir ses petits châteaux de cailloux sur la grève du lac de Zurich, pour chercher à tout prix un sens et un ordre dans ses productions intérieures. Et c'est à ce moment-là que Philémon est venu s'abattre sur lui comme l'aigle, et l"enseigner.

Il était sorti, lui aussi, d'une maison des morts, d'un groupe qui cultivait une othodoxie, donc une limite, donc un refus de la vie, donc une sclérose, donc une stérilité, donc une mort. il a opté lui pour la vie, et nous sommes là pour témoigner de la fécondité, de la perennité, de la propagation de cette vie, et pour y contribuer. "

Etienne PERROT
extrait cahier 17, 1982

mercredi 10 septembre 2008

LE SIGNE


"Q.Le rêve est un signe. Pour vous le signe est, sans doute, une réalité concrète qui porte un sens ?

E.P. Bien sûr ! Cela, la plupart des personnes l'écartent comme un hasard, comme étant indigne de l'attention d'un être raisonnable, rationnel. C'est irrationnel, mais nous savons maintenant que la raison n'explique pas tout. Peut-être peut-on dire que la véritable raison se moque de la raison. Nous cherchons, non pas la raison au sens de l'ère des lumières et au sens des scientistes du XIXème siècle, mais au sens profond, au sens , je dirai, cosmique. Nous cherchons l'intelligence. Dans intelligence, il y a l'intérieur : intra legere : c'est une des étymologies que l'on donne. L'étude du monde intérieur nous offre une seconde lecture des évènements extérieurs et nous habitue à cet irrationnel. C'est pour ça - c'est une question que vous pourriez me poser, alors je me la pose moi-même- que les rêves reprennent souvent des évènements du monde diurne. Pourquoi ? Parce qu'ils nous disent "Tu as vécu cela, tu n'y as pas fait attention, je te le reprojette pour que tu en voies le sens second." Et ça nous apprend à être dans la vie concrète l'oeil ouvert et attentif à cette seconde lecture. Il y a autre chose : c'est que, quand quelqu'un est centré en lui-même, il devient une sorte de champ magnétique, et c'est comme si les évènements s'ordonnaient autour de lui et comme si ces coincidences se multipliaient. Jung a donné à ce phénomène un nom savant, il l'a appelé "Synchronicité" coincidence signifiante, coincidence entre un rêve et un évènement extérieur. Le cas le plus banal c'est le rêve prémonitoire. Nous vivons dedans et souvent c'est très très drôle."


Etienne PERROT

extrait cahier 21, 1983

lundi 1 septembre 2008

CONTROLE


"Q. Une question tout à l'heure a été posée par Madame au sujet du contrôle des rêves. Je crois que c'est une chose que beaucoup d'entre nous ont eu l'occasion d'expérimenter. Pour ma part, ça m'arrive deux ou trois fois par an, c'est à dire qu'au cours d'un rêve je vois une chose illogique, une chose qui me choque à l'intérieur de mon rêve. Alors la mémoire qui me suit dans mon rêve me dit : "Je rêve, parce que ça, c'est illogique". Par exemple, dans une pièce chez moi où la cheminée est à droite, dans mon rêve je la vois à gauche. Je me dis : " C'est curieux", et je sais que je rêve parce que la cheminée est à droite. Je donne des coups à cet endroit; je me heurte au mur et ça me fait mal. Puis je conduis mon rêve et alors je regarde ce qui se passe, je constate les couleurs, j'observe que l'impression de réalité subsiste. On essaie de le prolonger, parce que c'est très amusant. Il arrive un moment , où malheureusement on se réveille.

E.P. Ma réponse à votre rêve , ce serait, Monsieur, que si vous rectifiez, si vous ramenez à la réalité concrète ce qui appartient au rêve, eh bien, vous êtes privé de la griserie de la nouveauté. On voit souvent dans les rêves un évènement qui se produit. Il est certainement important, nouveau, positif, constructif, mais " la mariée est trop belle" . Le rêveur se dit " C'est impossible , c'est un rêve!". Et il se réveille. Vous voyez ? C'est comme s'il avait voulu effacer ce qui est venu. Mais, s'il est bien accompagné, il apprendra à accepter cette nouveauté, et alors, il sera conduit vers l'imprévisible. Diriger le rêve, bon, c'est très bien. En fait, tout mon propos tend à vous montrer qu'il y a en nous une immensité et une nouveauté possibles. Cette immensité et cette nouveauté sont plus intelligentes et plus sages que nos pauvres consciences et nos pauvres raisons. Si nous voulons les contrôler, le résultat restera dans nos limites : nous échapperons à l'aventure. Certains préfèrent rester chez eux plutôt que de partir à la découverte et d'en connaître l'ivresse, c'est un choix, mais ce n'est pas le mien."

Etienne PERROT
extrait cahier 17, 1982

lundi 25 août 2008

TRANSFORMATION


"Q. Vous parlez de mort et de renaissance, mais dans le yi king, on ne parle jamais de mort et de renaissance. On parle de fin et de commencement.

E.P. Oui , mais c'est la même chose.

Q. Il s'agit d'une transformation ?

E.P. C'est intéressant , ce que vous dites. Quand , nous disons mort, il y a en nous cette réaction occidentale rationaliste, individualiste qui voit dans la mort une fin, un point final, tandis que , aussi bien le Yi King que l'exploration du monde intérieur sous quelque forme que ce soit et , en particulier, sous la forme des rêves, montre que la mort est toujours un commencement. La mort de l'un est le commencement de l'autre . Les alchimistes disaient : " La corruption de l'un est la génération de l'autre." C'est là une vision extrèmement optimiste. C'est notre phénix, ce qui meurt renaît automatiquement.
Q. Il y a tout de même un paradoxe : Vous parlez de la mort et de la renaissance et vous dites que l'homme est immortel. Pourquoi parlez-vous de sa mort et de sa renaissance puisqu'il est immortel ?
E.P. Justement , il meurt sous une forme pour naître sous une autre forme. C'est la transformation." Transformation" est le maître -mot de ce que je vous présente. Le premier livre que j'ai publié a été la traduction du Yi king et j'ai tenu à écarter le mot reçu de "mutations" qui me paraîssait trop brutal et évoquait pour moi les mutations des fonctionnaires ( j'ai été fonctionnaire), pour mettre "transformation" ce mot est le mot-clé de Jung. Puis j'ai publié "La voie de la transformation". C'est effectivement un élément extrèmement optimiste : cette transformation est toujours un renouvellement. Une vieille forme disparaît pour être changée, et cela donne quelqu'un comme le vieux Jung qui était très jeune à quatre-vingt-cinq ans, parce qu'i avait consenti à des morts, c'est à dire épousé des transformations. Il est facile de parler de ça sur une estrade, mais de le vivre, c'est plus difficile; je suis le premier à le savoir, c'est peut-être pour ça que j'ai le droit d'en parler. Le secret , c'est d'entrer pleinement dans la transformation, de ne s'accrocher à rien et de dire ce que vous aviez l'apparence de penser tout à l'heure: " C'est fini, c'est fini !" On accepte que ça soit fini, ça repartira .
Notre drame, c'est de ne pas entrer totalement et pleinement dans la mort et c'est pour ça que nous ne ressuscitons pas . Si quelqu'un consent ou est acculé par le destin à l'abandon total de ce qu'il a, eh bien, il ressortira. il ressortira renouvelé et il sera un véritable phénix.
C'est comme cela qu'on élève les phénix."

Etienne Perrot
extrait cahier19, 1982

vendredi 15 août 2008

LES VACANCES


"Q. Quelqu'un disait que dans les eaux calmes, cela va bien pour cinq minutes, mais pas pour longtemps. C'est comme les vacances.

E.P. Oui, il y a une phrase de Jung que beaucoup d'entre vous connaissent, mais qui est trop savoureuse pour que je me prive du plaisir de vous la redire. Elle est à méditer, parce que nous sommes tentés, tous tant que nous sommes , par une certaine image de la sagesse accomplie, de l'être rayonnant qui a le sourire du bouddha et qui passe son temps à distribuer les bénédictions et les paroles apaisantes. La lectrice d'une autobiographie d'un yogui disait à Jung avec admiration que cet homme avait passé quarante ans en samadhi et Jung lui répond : " Ce qu'il a dû s'ennuyer !" Le samadhi, c'est l'extase !"
Etienne Perrot
cahier19 1982

samedi 9 août 2008

LES RENCONTRES


"Q. D'après vous, la recherche de la lumière est limitée au support du rêve. Il me semble qu'avec un minimum de sensibilité on pourrait poursuivre cette recherche, en dehors du support du rêve, à travers des rencontres, avec la communion qu'on peut avoir avec d'autres personnes. Qu'en pensez-vous ?

E.P. C'est une bonne question.Le problème, c'est toujours le niveau de la communion. Cette voie que je vous montre nous fournit la possibilité d'un approfondissement qui va au-delà de l'amitié, de l'affectivité de l'individu. Dans une rencontre , bien sûr qu'il y a la dialectique, l'échange affectif, mais qui rencontre qui ? Qui est-ce que je rencontre ? Je rencontre quelqu'un qui me fait une très forte impression, mais en quoi ? Qu'est-ce que ça a touché en moi ? Le rêve vient souvent ( et là je vous parle d'expérience) nous éclairer là-dessus.

Je vous citerai un exemple très récent. J'ai un élève originaire d'un pays lointain. Il est venu en France faire des études auprès de nous. Il a lu des livres qe nous avons publiés et il souhaitait beaucoup recevoir l'enseignement du personnage important qu'est votre serviteur. Eh bien, les rêves sont venus lui montrer qu'il était là en train de s'aliéner entre les mains, ou la parole sentie comme trop éloquente, d'un maître ou d'un père, et que son problème était d'abord de chercher à être lui-même. Pour cela il devait, non pas demander un enseignement magistral gratifiant, comme on dit , mais entrer dans un dialogue beaucoup plus difficile, beaucoup moins flatteur, avec une femme. Il y a consenti de mauvaise grâce , mais c'était la seule attitude féconde.

Nous sommes rendus par cette voie extrèmement vigilants et très difficiles dans nos relations.
J'aime beaucoup les rencontres, et je me laisse facilement entraîner par l'amitié, par l'élan, etc. mais après, j'ai des retours assez redoutables. On me dit( de l'intérieur) : "Attention, tu es en train de te laisser prendre, de fondre, de fusionner, comme on dit", ou, au contraire: "Il y a là quelqu'un que tu méprises , que tu sousestimes. Attention, accorde-lui beaucoup plus d'importance !" la rectification se fait par un rêve qui vient me montrer ce qui, en moi, est touché par la rencontre. C'est faire, en somme, la radiographie de la rencontre et me dire : "Voilà ce qu'est pour toi, en réalité, sous toutes ses apparences flatteuses, ou désagréables, l'individu que tu as rencontré.

Vous me permettrez maintenant de passer à un autre aspect de ce que je viens de vous dire : c'est que la réalité qui a éclos ainsi, cette autonomie, cette liberté obtenue par l'étude de la discrimination permise par le rêve, est source de communion plus profonde. Jung disait : "On ne fait pas l'individuation ( c'est à dire ce travail intérieur) au sommet de l'Everest; l'âme vit de relations humaines." Nous sommes des individus qui tentons de parvenir à l'autonomie, mais nous savons fort bien que cette autonomie n'est pas un isolement; ce n'est pas une superbe indifférence ou une supériorité; c'est au contraire, la libération d'une source d'énergie qui demande à se déployer et à devenir un élément d'échange, de communion.
Notre liberté est une indépendance dans l'interdépendance.
Suivant la formule de Nietzsche que je vous ai citée tout à l'heure, nous sommes libres dans une nécessité toute remplie d'amour. Cette nécessité, cette dépendance, nous ne la ressentons pas uniquement par rapport aux conditions de la vie, aux conditions du monde, aux conditions de la cité, mais par rapport à notre entourage, par rapport à nos proches."

Etienne PERROT
extrait cahier 21, 1983