
"Q. D'après vous, la recherche de la lumière est limitée au support du rêve. Il me semble qu'avec un minimum de sensibilité on pourrait poursuivre cette recherche, en dehors du support du rêve, à travers des rencontres, avec la communion qu'on peut avoir avec d'autres personnes. Qu'en pensez-vous ?
E.P. C'est une bonne question.Le problème, c'est toujours le niveau de la communion. Cette voie que je vous montre nous fournit la possibilité d'un approfondissement qui va au-delà de l'amitié, de l'affectivité de l'individu. Dans une rencontre , bien sûr qu'il y a la dialectique, l'échange affectif, mais qui rencontre qui ? Qui est-ce que je rencontre ? Je rencontre quelqu'un qui me fait une très forte impression, mais en quoi ? Qu'est-ce que ça a touché en moi ? Le rêve vient souvent ( et là je vous parle d'expérience) nous éclairer là-dessus.
Je vous citerai un exemple très récent. J'ai un élève originaire d'un pays lointain. Il est venu en France faire des études auprès de nous. Il a lu des livres qe nous avons publiés et il souhaitait beaucoup recevoir l'enseignement du personnage important qu'est votre serviteur. Eh bien, les rêves sont venus lui montrer qu'il était là en train de s'aliéner entre les mains, ou la parole sentie comme trop éloquente, d'un maître ou d'un père, et que son problème était d'abord de chercher à être lui-même. Pour cela il devait, non pas demander un enseignement magistral gratifiant, comme on dit , mais entrer dans un dialogue beaucoup plus difficile, beaucoup moins flatteur, avec une femme. Il y a consenti de mauvaise grâce , mais c'était la seule attitude féconde.
Nous sommes rendus par cette voie extrèmement vigilants et très difficiles dans nos relations.
J'aime beaucoup les rencontres, et je me laisse facilement entraîner par l'amitié, par l'élan, etc. mais après, j'ai des retours assez redoutables. On me dit( de l'intérieur) : "Attention, tu es en train de te laisser prendre, de fondre, de fusionner, comme on dit", ou, au contraire: "Il y a là quelqu'un que tu méprises , que tu sousestimes. Attention, accorde-lui beaucoup plus d'importance !" la rectification se fait par un rêve qui vient me montrer ce qui, en moi, est touché par la rencontre. C'est faire, en somme, la radiographie de la rencontre et me dire : "Voilà ce qu'est pour toi, en réalité, sous toutes ses apparences flatteuses, ou désagréables, l'individu que tu as rencontré.
Vous me permettrez maintenant de passer à un autre aspect de ce que je viens de vous dire : c'est que la réalité qui a éclos ainsi, cette autonomie, cette liberté obtenue par l'étude de la discrimination permise par le rêve, est source de communion plus profonde. Jung disait : "On ne fait pas l'individuation ( c'est à dire ce travail intérieur) au sommet de l'Everest; l'âme vit de relations humaines." Nous sommes des individus qui tentons de parvenir à l'autonomie, mais nous savons fort bien que cette autonomie n'est pas un isolement; ce n'est pas une superbe indifférence ou une supériorité; c'est au contraire, la libération d'une source d'énergie qui demande à se déployer et à devenir un élément d'échange, de communion.
Notre liberté est une indépendance dans l'interdépendance.
Suivant la formule de Nietzsche que je vous ai citée tout à l'heure, nous sommes libres dans une nécessité toute remplie d'amour. Cette nécessité, cette dépendance, nous ne la ressentons pas uniquement par rapport aux conditions de la vie, aux conditions du monde, aux conditions de la cité, mais par rapport à notre entourage, par rapport à nos proches."
Etienne PERROT
extrait cahier 21, 1983